Ukraine : les banquiers-lombards ou l’art d’arnaquer ceux qui sont dans le besoin !

Devanture d’un lombard-banquier Ukrainien Crédit Photo : Philippe Dacruz

En interrogeant l’Histoire, on se rend compte que c’est entre la fin XII° et le début du XIII° siècle qu’apparaissent les premiers marchands-prêteurs aux environs de Gênes en Italie. Depuis, ces marchands ont troqué leurs activités commerciales contre celle de prêteurs sur gages. Aujourd’hui, on peut dire que ces prêteurs sur gage connaissent un peu à leur âge d’or en Ukraine : en effet, ici, on peut voir à tous les coins de rue des établissements qui prêtent de l’argent aux particuliers contre de l’or, ou tout autre bien. Des smartphones, aux ordinateurs en passant par des écrans plasma, des machines à laver, on peut vraiment tout mettre en gage !  Tout ce que l’on possède et qui a de la valeur peut être prêté pour recevoir une somme d’argent en échange.

Comment expliquer la popularité de ces organismes spécialisés dans le micro crédit ? Pourquoi beaucoup de personnes se bousculent à leurs portes en Ukraine ? Quels sont les aspects positifs et négatifs de cette activité ? Autopsie des banquiers lombards encore appelés tout simplement « lombards » dans ce billet peu ordinaire.

« Kapital, Blago, Central, Démo,…  » ce sont les noms que portent les lombards en Ukraine. On trouve ces société un peu partout. On en dénombre pas moins de 800 pour la seule ville de Kiev ! Ces banquiers-lombards prêtent de l’argent aux citoyens et autres particuliers qui les sollicitent moyennant des intérêts qui varient de 0,54 à 0,8 pour cent de la somme empruntée, par jour.

Pour mieux comprendre comment cela fonctionne, mon ami Philippe Dacruz et moi avons décidés de nous rendre dans l’une de ces société. Pour un Smartphone qui vaut 400 euros, la jolie demoiselle qui travaille au Lombard nous propose, sourire aux lèvres, au maximum 100 euros (soit 1/4 de la valeur réelle). Pourquoi aussi peu pour un téléphone qui vaut 4 fois plus cher ? Karina (qui y travaille depuis 3 ans maintenant) nous explique qu’à ce prix le lombard n’aura pas de mal à revendre l’appareil au cas où le prêteur n’est pas en mesure de le racheter.  C’est 100 euros, pas de négociation possible. A prendre ou à laisser ! En ce qui concerne les intérêts, le lombard empoche les 0,8 pour cent de la somme empruntée par jour, soit 3,2 euros d’intérêts tous les jours ! C’est énorme ! Cela revient à 96 euros pour le mois ou encore à 1168 euros pour l’année. Précision importante : tous les 25 jours, il faut payer les intérêts qu’engendrent l’emprunt. 

Près de 300 pour cent rien qu’en intérêt par an…

D’après les calculs de Philippe, cela représente 292 % d’intérêts. « De l’arnaque, purement et simplement » s’écrit Anastasia Gripco, une activiste. Elle nous explique qu’aucune banque dans le pays n’oserait appliquer des taux aussi élevés pour un simple emprunt. « Les taux d’intérêt tournent autour de 3,6% par mois au maximum » confie un employé de la Privat Bank l’un des plus grand établissement bancaire du pays.

Intérieur d’un lombard en Ukraine Crédit photo : Philippe Dacruz

Comment expliquer l’ascension fulgurante des lombards en Ukraine malgré ces taux qui donnent le vertige ? Pourquoi un tel succès ?

Nikita Sabalenko, un jeune universitaire qui a travaillé sur la question près de 6 mois, croit connaître la réponse. Pour lui, le business des lombards doit son succès au fait qu’ils ont simplifié les procédures d’emprunt. Ici, contrairement aux banques, pas besoin de réunir une grande pile de documents. Vous avez juste besoin d’un passeport (parfois une simple copie du passeport suffit), du bien que vous souhaitez mettre en gage, et de quelques minutes…  et vous décrochez l’emprunt !

Mr Sabalenko nous explique quel est le profil type des plus fidèles clients de ces lombards : ce sont les toxicomanes, ceux qui ont une addiction aux jeux d’argents, les anciens détenus (ceux qui ont un casier judiciaire chargé ), et aussi quelques fois des personnes qui sont dans des lieux reculés et qui ont un besoin d’argent urgent. Bref, les clients des lombards sont soit ceux qui n’ont pas accès aux banques, soit ceux qui ont une mauvaise réputation auprès des banques.

Avec près de 300 % par an rien qu’en intérêts, Anastasia, une jeune activiste, recommande à tous de faire appel aux lombards uniquement dans des cas extrêmes, lorsqu’il n’y a vraiment plus d’autres solutions. Rappelons que le business des lombards est en perpétuel croissance en Ukraine. D’après les chiffres de l’analyste financier Mikhail Demkiv, ce sont pas moins de 3,9 milliards de hryvnia que les ukrainiens ont emprunté aux lombards lors du troisième trimestre 2017.

Des politiciens sur la sellette ?

Pour Anastasia, les politiciens ne font rien face à l’arnaque sur intérêts des lombards en Ukraine, pour la simple et bonne raison qu’ils profitent largement des gros bénéfices qu’engendrent ces établissements. Pour appuyer ses propos, la jeune femme nous montre des articles parus dans la presse. Des investigations de journalistes révélant, par exemple, des liens entre des lombards de la place et l’entourage de politiciens comme Ioulia Timochenko, ancienne premier ministre et chef du parti Batkivchtchina « La Patrie ». « Et je suis sûr qu’elle n’est pas la seule » lance Anastasia qui poursuit :  « notre pays se développera le jour où nos politiciens arrêteront de profiter de la fébrilité et de la vulnérabilité des plus pauvres » . C’est la conclusion de notre jeune activiste Anastasia Gripco.

Par Phillipe Dacruz et Mamady Keita

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keitamamady
Né en 1990 à Conakry, capitale de la Guinée, je suis étudiant à l’Université Nationale des Mines de Dnipropetrovsk (Ukraine). Passionné de journalisme et d’écriture, j'ai travaillé deux ans comme collaborateur au groupe de presse L’indépendant-le Démocrate. Je suis également le coordonnateur du club RFI d’Ukraine.

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